La tradition de la majolique de Modra.

La majolique de Modra.

Depuis un long moment j’avais envie de vous éclairer au sujet de la céramique de Slovaquie. Mais je ressentais un blocage qui venait probablement de l’enfance. Dans ma région qui se situe au sud ouest de la Slovaquie ( la plus riche) tout le monde connaît la faïence de Modra. Cette petite ville est connue pour ses vignobles et pour sa céramique ! Ma grand-mère avait surtout des objets de décoration ( assiettes à suspendre) qui étaient pour moi trop colorés et très richement décorés. Je ne me rendais pas compte du savoir faire et du travail manuel qui se trouvaient derrière chaque pièce ! Aujourd’hui, plus mature et plus reconnaissante, j’ai envie de partager avec vous l’histoire de cette manufacture de majolique.


Tout d’abord un peu d’histoire slovaque au sujet du travail de la terre ! La Slovaquie présente de bonnes conditions pour la fabrication de la céramique grâce aux sources abondantes en terre, en engobes de couleurs, en émail et en bois. L’extraction manuelle de la terre s’est avérée pendant très longtemps physiquement difficile. La terre, avant d’être posée sur le tour du céramiste, subissait plusieurs manipulations et procédés. En tout cas, elle devait devenir malléable et dépourvue de toutes saletés.

C’est seulement au 20ème siècle que la préparation de la terre est rendue plus simple. On invente notamment un presse électrique afin de faciliter la manipulation manuelle de la terre. D’autres outils comme le four ou le tour se modernisent également au même moment. Par exemple le tour est connu en Slovaquie dès la période celtique. Au début , le tour est actionné avec la main, plus tard avec le pied, au 18ème siècle le tour en bois comporte des composants en métal.

L’électrification des fours apporte un effet homogène aux objets et aussi une brillance. Cependant, les fours à bois restent intéressants car le résultat final après la cuisson est moins régulier. De ce fait, chaque objet est unique !Concernant la cuisson, nous distinguons deux types de produits. Ceux qui sont cuits une fois et qui n’ont pas de finitions sur leur surface (terra cota). Par contre, les objets émaillés exigent deux cuissons, une pour fixer les teintes des décors et une autre pour l’émail.

Les potiers slovaques utilisent les engobes pour décorer leurs objets. Ceux-ci sont extraits en même temps que la terre . Ils ont des nuances naturelles qui vont du blanc jusqu’au rouge ou marron. Ils existe également des teintes non terreuses qui sont issues, en général, de l’oxydation des métaux.

Nombreux objets reçoivent l’émail (fine couche de verre) qui est soit transparente soit colorée. Ainsi les objets deviennent beaucoup moins poreux ! Il est intéressant de savoir que l’émail est un déchet qu’on récupère lors du travail de l’argent. Les motifs sont soit géométriques soit floraux et figuratifs.

A la fin du 19ème siècle on essaie de valoriser l’artisanat dans tous les domaines de création. C’est surtout le textile qui en profite. En l’occurrence la fabrication de la céramique tombe en désamour pendant le 20ème siècle à cause de plusieurs facteurs – deux guerres mondiales, les crises industrielles et l’arrivée de la vaisselle en métal moins chère. Il n’y a qu’une manufacture qui réussit à maintenir sa production et son niveau. Il s’agit de la faïencerie de Modra.

C’est une petite communauté anabaptistes ( appelée en Slovaquie « Habani ») venue des pays alpins qui va fonder la tradition de la céramique peinte à Modra. Les anabaptistes vivent surtout de l’agriculture et de l’artisanat. Ils connaissent la fabrication des cruches en céramique au fond blanc et au décor très riche. Ces objets en céramique sont vite adoptés par la noblesse.

La fabrication de cette céramique est très codifiée :il est interdit de peindre les animaux et les personnages, on ne peut utiliser que 4 couleurs : bleu, jaune, vert et mauve. Le fond doit être blanc! Les artisans utilisent davantage les motifs stylisés floraux ou architecturaux. Au 17ème siècle, cette communauté abandonne peu à peu ses traditions et se mélange avec la population locale. Ainsi le savoir faire est partagé et continue à se développer à Modra !

En 1883, la ville de Modra avec Le ministère hongrois de l’Industrie créent une école professionnelle de céramique. Grâce à cette école et sa manufacture, la faïencerie de Modra continue de produire encore aujourd’hui. Au départ, les élèves apprennent les bases – savoir tourner, peindre et cuire les objets en céramique. Plus tard, la manufacture devient privée mais sa tradition ainsi que le catalogue des objets sont repris par les nouveaux gérants. C’est entre les deux guerres que la faïencerie de Modra connaît un grand succès. La manufacture emploie des artistes professionnels qui transmettent savoir faire en peinture aux céramistes. La faïencerie est mondialement reconnue et récompensée par exemple lors de l’Exposition universelle de Paris en 1926 où elle obtient le Grand prix !

En 1952 la manufacture change de nom, on l’appelle alors « Slovenska ludova majolika »(Majolique slovaque populaire). Une nouvelle génération de céramistes prend le relai. Le grand succès de la majolique de Modra demande un changement de lieu de fabrication, elle s’installe dans les nouveaux bâtiments. Les céramistes adoptent rigoureusement les décors traditionnels mais chacun à son propre trait de ligne. La fabrique fonctionne ainsi jusqu’à 1989. Avec les changements sociétaux ainsi qu’ économiques, la majolique de Modra se réorganise et se sépare d’un bon nombre du personnel. Malgré cette situation, elle réussit à se maintenir jusqu’à aujourd’hui. Depuis 2019 la manufacture propose aux clients des nouveaux motifs qui sont plus actuels et plus sobres. Les formes simples et l’aspect utilitaire sont privilégiés. Les jeunes designers collaborent avec la manufacture. Les produits s’adaptent à notre façon de vivre ( passent au micro-onde et au lave-vaisselle).

Une autre majolique de Modra est fondée. La tradition se modernise.

La manufacture familiale Modranska continu la faïence traditionnelle qui est toujours fabriquée manuellement. Marian Liska, le maître en céramique, la crée en 2009 en apportant son savoir faire traditionnel. Son fils Jakub qui a étudié à l’Ecole des beaux arts de Bratislava se joint à lui pour donner aux objets de l’art de la table un brin de contemporain et de design. Les designers et les céramistes y travaillant gardent le savoir faire, les procédés traditionnels, les couleurs de la région mais rendent le décor plus sobre et les lignes réduites.

Leave a comment