Design graphique en Slovaquie entre les deux guerres.

Design graphique en Slovaquie entre les deux guerres

Ce qui nous parait  souvent  très ordinaire, était visionnaire ou précurseur à son époque. C’est ainsi que j’ai envie d’aborder le sujet du design graphique en Slovaquie entre les deux guerres.

A ma surprise, j’apprends qu’après la première guerre mondiale, c’est à Kosice (l’est de la Slovaquie) que les artistes s’installent et alimentent une réflexion moderne autour de l’art. D’ailleurs, le directeur du Musée de l’est Slovaque de cette période, Jozef Polak, exprime la nécessité que l’art aille vers les gens, dans les rues et sorte des galeries d’art. Pour cette raison, il utilise les affiches d’expositions qui pour lui n’ont pas juste un rôle d’information mais également un rôle éducatif. Ses initiatives répondent aussi  aux changements sociétaux suite à la création de la Tchécoslovaquie. On cherche à définir et à présenter aux gens l’identité de la nouvelle culture slovaque. Celle qui s’intègre dans des nouveaux mouvements artistiques.

Jozef Polak fait venir Eugen Kron, le graphiste le plus important de l’ancienne Monarchie hongroise. Celui-ci crée au sein du musée L’école du graphisme et du dessin. Il transmet aux élèves ses connaissances sur le modernisme hongrois, l’expressionisme allemand  mais aussi sur l’art moderne européen. Il souligne l’importance de la construction architecturale d’une affiche. Lors de sa présence à Kosice, d’autres personnalités slovaques s’y trouvent comme par exemple Martin Benka ou Ludovit Fulla.

La majorité des affiches pour les expositions se présentent depuis le début du 20ème siècle sous forme de tableau – dessin.  En même temps, de nouvelles initiatives apparaissent dans les années 1930 avec une typographie différente. La standardisation et le design de cette époque cherchent à exclure la subjectivité dans l’expression artistique. Une  nouvelle langue visuelle qui est universelle s’installe. Désormais, l’affiche est une forme essentielle de la communication. Elle reflète une certaine sobriété, abstraction et un design fonctionnaliste.  La communication doit être rapide, claire et efficace car elle doit s’adapter aussi à la rapidité de l’époque moderne.

 L’espace de l’affiche est traité d’une manière plus dynamique et asymétrique. Les lettres sont souvent rangées en diagonale pour donner plus de profondeur. En lithographie on utilise des couleurs « pures » surtout le rouge et le  noir. La lumière est remplacée par l’espace  blanc et plat, on refuse l’utilisation de la 3D. En plus, on intègre la photo dans l’affiche. Il s’agit clairement d’une envie d’en finir avec les affiches de l’époque Art nouveau du début du 20ème siècle.

Ce qui me semble intéressant est le fait qu’à cette époque, les dessinateurs n’ont aucune expérience avec le choix et l’utilisation de la typographie. Ils laissent alors ce travail aux lithographes qui se tournent vers deux imprimeries  qui collaborent avec le Musée de l’est slovaque – Hermes et Wiko. Celles-ci possèdent seulement quelques fontes. Pour cette raison, on retrouve sur les affiches souvent la même typographie. C’est Ludovit Fulla qui intègre dans son travail le nouveau style avant-gardiste. Celui-ci est influencé par les éditeurs communistes et le mouvement Bauhaus. Les artistes de Kosice ont toujours plus de préférence pour la typographie classique mais essaient quand même d’apporter de la modernité par le choix de lettres très simples.

Jozef Polak collabore avec Josef Vydra  et Antonin Horejs de l’Ecole des arts populaires de Bratislava  et ensemble ils développent les connaissances autour du nouveau domaine – le design en organisant des  expositions sur tout le territoire slovaque. L’exposition la plus  remarquable est L’exposition de l’art industriel moderne à Kosice en 1930. Elle représente tout de ce qui est le plus progressif en Slovaquie entre 1920-1930. Cette exposition est imaginée par Ludovit Fulla et Frantisek Maly. Ils s’occupent de la conception des salles qui doivent s’accorder à l’affiche de l’exposition notamment dans l’utilisation de la couleur rouge et le traitement de l’espace. Il s’agit d’une installation industrielle réfléchie jusqu’au moindre détail. Cette exposition confirme définitivement la présence des mouvements avant-gardistes dans le milieu artistique slovaque.

A plusieurs reprises j’évoque dans cet article le nom de Ludovit Fulla. Ce n’est vraiment pas un hasard. Il représente l’avant-garde en Slovaquie. Ensemble avec Mikulas Galanda, ils forment le duo le plus important dans l’art slovaque. Ils se rencontrent pendant leurs études à Prague. Dans les années 20, ils travaillent ensemble pour la revue littéraire et artistique DAV. Galanda s’occupe des illustrations, Fulla se concentre sur la typographie. Un peu plus tard c’est Josef Vydra qui les invite à rejoindre le collectif pédagogique à l’Ecole des arts populaires. Ils trouvent également une acticité riche dans le domaine du design graphique à Kosice en travaillant avec le Musée de l’est slovaque.

Leur période dorée est celle entre 1929-1932. Cette période représente pour eux une collaboration intense et des expositions communes en mettant en lumière leur regard innovant dans la scénographie, la typographie et le design graphique ou utilitaire. Grâce à leur travail, le centre de la vie artistique moderne passe à nouveau de Kosice à Bratislava où ils sont installés et où ils créent. Ils éditent ensemble un magazine « Les lettres personnelles de Fulla et Galanda ». L’idée  est d’apporter leurs visions sur l’art et la culture. Ils donnent leurs avis, expriment leurs réflexions, commentent l’actualité et évitent de trop théoriser. En tout cas, il ne s’agit nullement d’un manifeste. Ils ne souhaitent pas non plus fonder un nouveau mouvement artistique. Ils veulent juste interpeller.

Ce magazine leur permet de se réaliser au niveau graphique. Par exemple les mots et les idées importants sont encadrés et les lettres sont en gras. Ce procédé différencie visuellement les pages et les rythmes en même temps. Ils évitent volontairement le trop-plein de couleurs et de décor. D’ailleurs, Fulla et Galanda mettent à l’honneur la perception naïve de l’enfant, sans conventions. Finalement, ils créent véritablement une nouvelle relation entre l’auteur et l’observateur.

Ils essaient aussi à travailler la nouvelle identité slovaque sans la rendre romantique, sans moraliser ou remplir les espoirs inaccomplis de l’âme slovaque. Ainsi ils refusent la vision classique dans l’art national. Fulla et Galanda s’inspirent des personnalités européennes comme Kandinskij, Klee ou Modigliani. Ils font aussi des liens entre la perception visuelle et musicale dans la création. A l’étranger on remarque leur travail. En 1937 ils reçoivent la médaille d’argent à l’Exposition à Paris pour les illustrations et le graphisme dans l’édition littéraire.

Leur amitié s’arrête brusquement à la mort inattendu de Mikulas Galanda en 1938.  Fulla traverse une période compliquée avec l’arrivée des communistes au pouvoir. Le parti l’exclue de la vie artistique jusqu’à 1959. Ensuite on le réhabilite ainsi que son œuvre. Il continue à développer le graphisme utilitaire et travaille toujours sur la typographie.

Presque toutes les affiches éditées par le Musée de l’est en Slovaquie durant l’entre deux guerres sont la propriété de la Galerie Nationale Slovaque de Bratislava et il s’agit d’une collection très rare et d’une grande valeur au niveau du design slovaque.

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