Calicots à la teinture d’indigo. Modrotlac, la fabrication des tissus.

Calicots à la teinture d'indigo

Quand on dit en Slovaquie « Modrotlac », tout le monde pense aux calicots à la teinture d’indigo. Il s’agit souvent des calicots en coton, lin ou chanvre, trois plantes cultivées en Slovaquie et utilisées dans la fabrication des tissus. Et puis la teinture d’indigo avec ce bleu profond et des motifs souvent blancs. Tout est relié à la nature, puisque les artisans mettent en valeur les richesses naturelles de leurs régions. Ils s’inspirent par exemple des fleurs et des feuillages pour créer les ornements.

L’histoire nous dit que la tradition de la teinture d’indigo arrive en Europe aux 16-17ème  siècles et nous vient de l’Inde. Elle se répand surtout aux Pays bas, ensuite en Allemagne. C’est probablement par là que cet art arrive en Slovaquie au 18ème  siècle. Nous trouvons le premier calicot à la teinture d’indigo en 1784. De même, nous connaissons le nom du teinturier – Samuel Krausz- qui utilise la technique « hollandaise » pour teindre ses tissus. En raison d’une fabrication compliquée, les artisans ruraux ainsi que les villageois ne s’y intéressent pas beaucoup. Dans la monarchie des Habsbourg ce sont deux manufactures slovaques ( à Sastin et à Holic) qui sont les premières à fournir la bourgeoisie.

Le tissu à la teinture d’indigo est utilisé dans la mode mais aussi dans l’ameublement. Par contre, au 19.siècle avec l’arrivée de nouveaux tissus, plus nobles, les manufactures se tournent davantage vers la population rurale. Elles adaptent leur offre. Les ateliers s’installent à proximité des tisserands. Désormais c’est pendant cette période-là que ce procédé de teinte connait le plus grand épanouissement. La grande partie de ces ateliers fonctionne jusqu’à milieu du 20ème siècle.

C’est à cause de deux facteurs que la teinture d’indigo connait un désamour dans les années 1950. Premièrement, avec la modernisation de la vie rurale, l’offre ne correspond plus aux besoins de la population. Ensuite, les communistes qui arrivent au pouvoir interdisent les ateliers privés. Certains ateliers se sont réunis dans une coopérative à Bratislava qui s’appelait « Kroj » (habit traditionnel) et plus tard Detva. La tradition de cette fabrication est également reprise industriellement. C’est également ULUV (centre de l’art populaire) qui permet de continuer à travailler selon les processus traditionnels et à préserver cet art. ULUV met en place une belle collaboration notamment avec Stanislav Trnka. Celui-ci propose ses propres motifs mais intègre également d’autres qu’ULUV a conservés de toute la Slovaquie. On enrichit également la palette des couleurs . On commence par exemple à fabriquer les nappes avec des motifs floraux dans quatre tons – blanc, jaune, vert et blanc.

A partir des années 1970, la teinture d’indigo est utilisée surtout dans la décoration d’intérieur (couvertures, nappes …) mais certains stylistes l’exploite aussi dans l’habillement. Les couturières peuvent acheter ce tissu au mètre. Dans les années 1990 et 2000, à nouveau, l’intérêt des gens pour ces produits baisse surtout à cause des nouvelles tendances dans l’habitat qui se caractérisent par un design fonctionnel, sobre et beaucoup moins ornementale. En revanche, ces dernières années les designers en textile le réutilisent dans leurs travaux ainsi que les amoureux de la tradition et les fabricants de souvenirs de qualité. Deux jeunes hommes prennent le relais dans la fabrication artisanale des calicots à la teinture d’indigo. Il s’agit de Peter Trnka qui fait revivre une production traditionnelle et familiale de 5 générations et ensuite de Matej Rabada qui travaille cette teinture d’une manière plus contemporaine et design.

Concernant le matériel, les teinturiers utilisent les calicots fabriqués également artisanalement. Pour teinter le tissu, ils utilisent l’indigo – couleur naturelle extraite d’une plante exotique. Pour les techniques, nous en connaissons plusieurs : tout d’abord la technique du batik, c’est-à-dire asperger le tissu avec la cire liquide. Une autre technique est de coudre des petits cailloux  ou de rebroder les points sur le tissu. Ce dernier est ensuite immerger dans la teinture.

Le tissu doit être parfaitement propre et subir plusieurs lavages avec des produits différents. Il faut l’amidonner aussi. Avant de teinter, l’artisan doit préparer sa mixture (« pap », recette souvent gardée secrète) pour la badigeonner sur sa forme à teinter. Le tissu est étendu sur une longue table et on utilise les tampons pour créer les motifs. Après l’application du « pap », le tissu sèche pendant quelques jours. C’est seulement après le séchage que l’artisan plonge le tissu dans la teinture d’indigo. Grâce à l’oxydation, le motif blanc apparait et l’intensité du bleu dépend du nombre d’immersion du tissu dans la teinture. Je vous conseille vivement de regarder une courte vidéo sur la fabrication artisanale de Matej Rabada.

L’outil le plus important est la forme avec laquelle l’artisan obtient le motif. Traditionnellement, elle est en bois. Les sculpteurs qui la fabrique s’installent souvent à côté des tisserands et des teinturiers. La forme est adaptée à une fabrication artisanale. Elle est souvent carrée pour qu’après trois applications elle corresponde à la largeur du calicot. Les formes sont fabriquées dans des bois locaux, surtout le poirier qui est assez dur. Au 19ème siècle, les motifs sont de plus en plus délicats. Pour cette raison on fabrique la forme en cuivre. Ainsi l’industrie du textile peut l’utiliser également.

Les formes de la fin du 18ème siècle s’inspirent des motifs pastoraux, de chasse, des scènes galantes. Au 19ème siècle, l’industrialisation de la fabrication du textile notamment en Tchéquie introduit des motifs adaptés à ce type de production. Malgré ce contexte, les artisans slovaques continuent à utiliser les ornements traditionnels ou à en créer des nouveaux en s’inspirant de la nature. D’ailleurs, les designers tchèques des années 1920-1930 mettent en place une collaboration avec les artisans slovaques car leur propre tradition a disparu avec l’industrialisation au 19ème  siècle. C’est ainsi que la population tchèque peut redécouvrir les beaux tissus slovaques dans les magasins emblématiques de cette époque « Krasna jizba ».

Personnellement, j’ai commandé le tissu au mètre à Matej Rabada qui est très disponible. Je l’ai utilisé comme doublure pour les sacs en crochet. J’ai toujours la même philosophie, l’objet doit être beau à l’intérieur comme à l’extérieur.

Leave a comment